Défi redoutable, le Tchimbé Raid se déroule dans le décor fabuleux de la Martinique sur une distance de près de 80 km et quelque 4600 m de dénivelé positif ponctués de pitons montagneux, de forêts et de bananeraies. Une façon dynamique de découvrir les sentiers de randonnée de la Martinique et la beauté des paysages.


Fonds Saint-Denis — Des flambeaux plantés en bordure de la route éclairent la ligne de départ du Tchimbé Raid  De longues tables couvertes de victuailles ont été dressées pour l’occasion. Ananas, melons d’eau, oranges, noix de coco fraîches, pommes-figues (petite banane), yogourt aux saveurs exotiques, cake aux dattes et aux abricots, eau et café composent le menu du ravitaillement 1.














Aux petites heures du matin, plus d’une centaine de concurrents prennent le départ du raid organisé pour la première fois en 1998, à l’occasion du 150e anniversaire de l’abolition de l’esclavage. Combien de « nègres marrons » ont fui les plantations par ces mêmes sentiers ? Après deux siècles d’esclavage, d’innombrables Noirs africains prenaient tout près d’ici la ligne de départ de la révolution anti-esclavagiste. Du jour au lendemain, le 27 avril 1848, 72 000 esclaves devenaient libres. Il en fallait du courage, et il en faut toujours. C’est d’ailleurs tout ce que nous souhaite l’expression créole « Tchimbé rèd », qui signifie littéralement « Tiens bien raide », ce qui peut se traduire par : « courage ! »


Jusqu’à l’Anse-Couleuvre, les coureurs empruntent une route bétonnée et sinueuse de trois kilomètres qui monte peu à peu pour s’enfoncer dans la forêt touffue. Après quelques minutes, je ne vois déjà plus le peloton de coureurs. Les deux militaires qui jouent les serre-file me dépassent. Tant pis. D’emblée, j’avais prévenu les organisateurs que je ne pourrais parcourir les 17 km qui séparent l’Anse Céron de Grand-Rivière en moins de 3 h 30. Après tout, ma mission est d’observer le remarquable parcours du raid pour découvrir cinq des sentiers de grande randonnée du nord de la Martinique, dont la Montagne Pelée et les Pitons du Carbet


En ouvrant grands les yeux, je découvre les splendeurs – et les horreurs – enfouies dans la forêt semi-humide. De l'autre côté de la rivière Couleuvre, une grosse mygale velue rouge et noire repose sur le tronc palmé d’un gigantesque fromager (très grand arbre tropical). Et si elle me sautait à la gorge ? Non, la « matoutou-falaise » n'est pas agressive et sa piqûre n’est pas plus grave que celle d’une guêpe.



J’accélère la cadence en vue de rejoindre le peloton. Comme le premier sentier longe la  mer des Caraïbes, le randonneur qui a tout son temps peut accéder, par des sentiers secondaires, à de jolies criques sauvages entaillées à flanc de montagne. Le sable noir témoigne de sa nature géologique volcanique. Plus loin, la trace se met à monter, à jalonner des ravines, à descendre, à traverser un ruisseau, puis à remonter en dessinant de longs serpentins à travers une jungle fabuleuse, peuplée de bambous, d’arbres gigantesques, de lianes, de fougères géantes et de fleurs exubérantes. Plus que que quelques mètres avant d’atteindre le ravitaillement 2, à Cap-Saint-Martin. Les derniers coureurs sont à 15 minutes devant, dit-on. Ça m'encourage. Je prends quelques secondes pour admirer le superbe point de vue sur l’Anse-à-Voile et les mornes environnants. En regardant au loin la mer bleu turquoise, je m’attends à voir surgir quelques flibustiers en maraudage. Est-ce là un signe de déshydratation ? Je bois longuement et repars, mon sac débordant de bananes séchées.















Je continue ainsi jusqu’à Grand-Rivière, le bourg le plus authentique et le plus sauvage de la Martinique. En auto, une seule trace étroite et sinueuse, à flanc de montagne, le long de la côte atlantique, permet d’y accéder. Elle termine sa course au pied des falaises, là où s’ouvre le sentier de randonnée Grand-Rivière/Anse Couleuvre. Je dégouline de sueur ; sur la place centrale, au ravitaillement 3, un vieil homme aux traits indiens m,offre une pomme. Un autre cause fort en créole, un rasta observe la scène, le soleil tape fort. Mis à part quelques concurrents qui ont dû abandonner le raid, victimes de crampes, les autres sont déjà tous en route en direction du morne Macouba (montagne Pelée).


De la maison du Moine, à Savane Anatole (ravitaillement 4), le sentier pénètre rapidement dans un sous-bois et monte graduellement jusqu’à un pâturage. Battus par les vents, les flancs de la Pelée sont bordés d’arbres tourmentés et rabougris. Palmistes et fougères arborescentes cèdent vite la place à une prairie d’altitude composée de thym-montagne, de violette-montagne, d’aralie-montagne, de fuschias et d’ananas-montagne. Avant d’atteindre les contreforts du morne instable invitent à la vigilance (1300 m), un passage délicat dans les ponces glissantes d’une pente raide, puis l’escalade d’un talus instable invite à la vigilance.


Au sommet, en contournant la caldeira couverte d’un épais nuage gris, on ne peut s’empêcher de penser à l’irruption volcanique du début du siècle dernier. Malheureusement des signes précurseurs (mouvements telluriques, rivières gonflées, odeur de soufre et coulées de boue), les habitants de Saint-Pierre ne veulent pas croire au pire. Au matin du 8 mai 1902, la montagne explose pourtant dans un vacarme assourdissant. L’onde de choc est d’une telle violence que les citadins ne cherchent même pas à fuir. Les premières victimes sont littéralement pulvérisées ou aplaties par une pluie de roches. Le tout est suivi d’une nuée ardente qui s’abat sur la ville à une vitesse de 500 km/h et qui embrase tout sur son passage. En 90 secondes, 30 000 personnes et la plus belle ville des Antilles disparaissent sous les cendres.














Derrière la station sismique, j’emprunte le sentier qui descend vers le bourg fleuri d’Ajoupa-Bouillon. La piste aboutit à une forêt pluviale.Ici tout est gigantesque ; les arbres dépassent parfois 40 m de haut. À elle seule, une tête de violon remplirait votre assiette. Les fougères sont colossales, les bambous géants. Le règne végétal se développe en plusieurs strates, les arbres soutiennent une végétation abondante d’épiphytes. J’enlève mes bottes de marche pour traverser la rivière Falaise. Un cirique (crabe orange) cherche à m’intimider. Douze heures se sont écoulées depuis le départ à l’Anse-Céron ; de peine et de misère, j'arrive à Ajoupa Bouillon, exténuées. Les concurrents qui courent le raid sur deux jours doivent arriver à Fonds Saint-Denis avant 18 h, sinon ils seront éliminés. Il est 17 h 20. Fonds Saint-Denis est à encore à 16,5 km d’ici. Je dois oublier cette section u cross. Ma journée s’arrête ici.


Une voiture me ramène dans le ravissant bourg fleuri de Fonds Saint-Denis, situé sur le flanc des Pitons du Carbet, à 500 m d’altitude. C'est la petite suisse martiniquaise. C’est ici qu’on bivouaque avant de reprendre, demain matin, la route vers les Pitons. De grandes tentes de l’armée ont été dressées pour l’occasion. Sur la place centrale du village, qui sert de lieu de rassemblement, d’hôpital de fortune et de salle à manger, des coureurs épuisés sont étendus par terre. Je m’assois pour goûter à l'excellente soupe populaire préparée par des villageois. J’ai beaucoup de mal à me relever ; j’ai mal partout. Mais je suis ravie. L'endroit est tout simplement idyllique.


S’il existe un paradis, il se trouve sûrement quelque part dans l’enchevêtrement inextricable de la marée de verdure qui recouvre les vallées et les mornes entourant les pitons pointus du Carbet. C'est en compagnie d’un guide de montagne que je découvre cet éden le lendemain. Le parcours plutôt sportif qui mène aux hauteurs du morne Chapeau-Nègre (911 m) et du piton lacroix (1197 m) offre plusieurs vues vertigineuses sur le piton Dumauzet, la baie de Fort-de-France, la montagne pelée et la côte Caraïbes. En quatre heures de marche, nous évoluons d’un sommet à l’autre, au beau milieu d’une végétation hygrophile luxuriante, sur des sentiers étroits, raides et boueux, nécessitant parfois le recours à des cordes fixes. Au sommet du piton Lacroix émerge une succession de pics verts aux allures de montagnes russes. C’est la Martinique montagneuse.


Le coucher du soleil dans la mer Caraïbes restera à jamais gravé dans ma mémoire. Une multitude de lucioles éclairent le chemin du retour. Soudain, la trame sonore change. Au chant des oiseaux se mêlent le coassement des grenouilles, qui répandent inlassablement leur musique sur l’Île entière. C’est à présent l’heure du ti-punch, du zouk et de la biguine !  Tchimbé rèd pas moli !


http://www.tchimberaid.net/wp/



Rendez-vous en mai 2015 pour la 18ème édition

de cette course fabuleuse entre mornes et montagne !